Avant Yukio, j’avais encore peur de la nuit. Je ne fréquentais pas souvent les étoiles. La nuit ne m’appartenait plus. Je m’étais persuadée que les nuits étaient dangereuses pour les femmes comme moi. J’oubliais qu’il existait des oasis où la nuit nous appartenait. C’est que je n’avais jamais fait l’expérience d’un ball.Ces fêtes, j’en avais rêvé en les découvrant dans des films et des séries télé comme le Paris is Burning que je t’ai prescrit tout à l’heure, ou Pose, mais mon complexe de l’imposteur m’empêchait d’assister à ce genre d’évènements. Avec raison, je me trouvais trop vieille, trop blanche, trop privilégiée pour y avoir ma place sans y être invitée. Un ball, David, c’était à la fois une messe, une kermesse, un bal et un championnat. C’était là que les Queens, qu’elles soient femmes, butchs ou autres, se faisaient leur nom.D’abord : ceci est une mutinerie. Et si notre mutinerie doit réussir, il faut que je nomme bien les choses, sans détour. Sans ça, tu ne dérogeras pas à tes certitudes. Alors voilà: je suis trans. Comme dans transgression. J’ai cassé les genres, je me suis soustraite aux codes. Je suis trans. Comme dans translation. J’ai fait glisser les éléments qui constituent ma personne d’un état vers un autre. Ma géométrie a été variable. Je suis trans. Comme dans transmutation. Ma vie est une alchimie. J’ai fait de l’or avec du plomb. Je suis trans. Comme dans transports amoureux. J’ai connu toutes les ardeurs. Celles des femmes, celles des hommes et celles de cielleux qui ont quitté le bal des binarités. Je suis trans. Comme dans transie. Par la peur, par l’amour, par la solitude. Je suis trans. Comme dans transhumance. J’ai changé de troupeau et de pâturage. J’étais un mouton. J’ai tenté d’être une brebis. Mais en vain. Je comprends aujourd’hui que je suis une louve parce que je suis trans. Comme dans transgenre. Et ce soir, je suis une révolution. /avertissement: code rouge... activation du protocole d’extraction-interrogation... échec de transmission... standby/